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ENQUÊTE : Ces écoles de football qui arnaquent les jeunes Africains

Source : SeneNews
Date : mar. 18 août 2015
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l y a quelques mois, 13 joueurs de football ivoiriens, âgés de 16 à 22 ans, sont arrivés à Casablanca, au Maroc, où ils pensaient suivre des entraînements dans un centre durant quelques semaines avant de rejoindre l'Europe. Victimes de fausses promesses, abandonnés par leur «agent», ils sont désormais livrés à eux-mêmes. Cette affaire est loin d'être un cas isolé, dans un milieu où les arnaques de ce type existent depuis des années.

Pour ces jeunes footballeurs, tout a commencé chez eux, en Côte d’Ivoire. Désireux d’intégrer des clubs européens, perçus comme l’Eldorado, ils se renseignent sur les possibilités existant pour rejoindre le Vieux Continent. Par le bouche à oreille, certains d’entre eux entendent parler des «Amis talentueux du football» (ATDF), une association dont le siège est basé en France, dans la banlieue parisienne.

Sur son site Internet, l’association indique avoir pour but de «conseiller les jeunes amateurs du football du tiers monde qui ont le désir d’aller ailleurs, de suivre le droit chemin, afin d’éviter les réseaux clandestins», en les aidant à se rapprocher de centres de formation ou de clubs. «Pour connaître les tarifs [de ces] prestations», un formulaire d’inscription est en ligne. Rien n’indique néanmoins en quoi consistent les «prestations» en question. Aucune précision supplémentaire n’est d’ailleurs fournie par l’association, si ce n’est la possibilité pour les «supporteurs» d’acheter des T-shirts flanqués de son logo.

À Abidjan, certains jeunes entendent également parler du «Foot Africa Inter – Centre de perfectionnement», situé à Tunis. Selon sa page Facebook, ce centre «recrute, forme et vend des joueurs de football». Posté le 26 mars, un message évoque l’organisation d’un stage au Qatar fin avril. Ce stage a-t-il eu lieu ? Rien n’est moins sûr…

 

On a été complètement bernés»
Elie Football

Élie est un jeune footballeur ivoirien (tous les noms ont été modifiés). Il y a trois ans, il a refusé de signer un contrat dans un club local, estimant que le football n’était «pas assez professionnel» dans son pays.

J’ai entendu parler du «Foot Africa Inter» de Tunis pour la première fois il y a deux ans et demi. Avec mes parents, on a rencontré le représentant du centre à Cocody, qui est chargé de recruter les joueurs en Côte d’Ivoire. [Selon la Fifa, toute personne peut être agent de joueur, à condition d’être licenciée auprès d’une association nationale, NDLR.] Il nous a montré des photos du centre et nous a dit qu’il permettait de compléter notre formation, avant que l’on soit placé dans des clubs européens. Selon lui, certains de leurs jeunes avaient déjà été placés au PSG, au Real Madrid… Il m’a assuré que je pourrais rester jouer en Tunisie si je n’étais pas engagé dans un club européen. [Selon un autre Ivoirien ayant passé plusieurs mois dans ce centre, il leur avait également été promis de participer à un tournoi en Croatie, NDLR.]

Mes parents ont adhéré au projet. On a alors signé un document pour que je suive une formation de 10 mois là-bas. En tout, il fallait verser 3,5 millions de francs CFA [soit 5 336 euros, NDLR], pour l’internat, la nourriture, la carte de séjour, l’assurance et les cours d’informatique qu’on devait avoir à Tunis. Mon père a payé 1,5 million de francs CFA avant mon départ [soit 2 287 euros, NDLR]. Il fallait ensuite verser le reste en Tunisie. On a également dû acheter le billet d’avion.

Absence de scolarisation

Je suis arrivé à Tunis il y a deux ans. Au début, j’étais hébergé par le président du «Foot Africa Inter», qui logeait déjà d’autres Ivoiriens. En fait, il n’y avait pas d’internat. Et au bout de deux mois, il nous a envoyés dans un autre appartement : il a payé la caution et un mois de loyer, mais on a dû payer les mois suivants. À partir de ce moment-là, on a dû se prendre en charge complètement. On n’a jamais été scolarisés et on n’a jamais reçu la carte de séjour.

Concernant les entraînements, ça fonctionnait à peu près au début. Il n’y avait qu’un seul coach tunisien pour une quarantaine de joueurs âgés de 17 à 23 ans, mais il était compétent. Il y avait des Ivoiriens, des Maliens, des Burkinabè, des Guinéens, des Camerounais, des Congolais… mais aucun Tunisien. Certains étaient là depuis des mois. On s’entraînait quatre fois par semaine. Mais les entraînements ont cessé au bout de quelques semaines, sans qu’on nous explique pourquoi…

Même si le centre existe, on a été complètement bernés au niveau des promesses. Ils profitent de notre argent, mais ne placent personne en Europe en réalité.

Une journaliste de France 24 a contacté le président du «Foot Africa Inter», un Ivoirien, en se faisant passer pour une personne intéressée par son centre. Il a indiqué qu’il avait créé cette structure en 2010. «La formation à Tunis peut durer entre un mois et deux ans, selon le talent des joueurs. Le prix à payer dépend donc de la durée de sa formation», a-t-il expliqué. Peu enclin à préciser ses tarifs, il a tout de même indiqué : «Pour pouvoir suivre les entraînements pendant un an, il faut payer 1 500 euros, ce qui ne comprend ni l’hébergement, ni la nourriture. Mais le centre paie les deux premiers mois de loyer et les études, car il est obligatoire d’étudier.» S’il reconnaît qu’aucun de ses joueurs n’a pour l’instant été recruté en Europe, il assure que deux d’entre eux «réalisent actuellement des tests au club d’Evian Thonon Gaillard», en France. Une information «totalement erronée», selon Florent Nyanga, le responsable de la communication du club.

«L’association est basée en France, donc elle avait l’air sérieuse»

Conscient de l’arnaque, Élie cherche à quitter la Tunisie. Il entend alors parler des «Amis talentueux du football» (ATDF) par le biais d’un ami, il y a un an environ.

Cette association est basée en France, donc ça m’avait l’air plus sérieux. J’ai contacté son président : il m’a dit qu’il fallait payer 800 euros, afin de recevoir une formation de deux mois au sein de l’école partenaire Al-Mostakbal de football, située à Casablanca, au Maroc, avant de participer à des tournois en France et en Belgique. [Interrogés par France 24, d’autres jeunes ont indiqué que la formation devait durer entre un et trois mois. L’un d’eux raconte qu’il leur avait été promis qu’ils passeraient ensuite des «tests dans des clubs européens de 1e et 2e division», NDLR.]

Document faisant la promotion des «Amis talentueux du football», transmis par l’un des joueurs ivoiriens et flouté par France 24.

En plus des 800 euros, il fallait payer le billet d’avion pour aller au Maroc. J’ai demandé à mes parents s’ils pouvaient me financer tout ça, une seconde fois. Ils étaient sceptiques, mais je me sentais tellement mal en Tunisie qu’ils ont accepté. Je suis arrivé à Casablanca en novembre 2014.

D’autres joueurs ont entendu parler de l’association des ATDF à Abidjan, où elle dispose d’un représentant de nationalité ivoirienne. Avant leur départ pour le Maroc, tous ont signé plusieurs documents, dont un «contrat exclusif de représentation», d’une durée de deux ans. Selon ce contrat, les ATDF s’engagent «à rechercher et à mettre en contact le joueur avec toute personne […] susceptible d’être intéressée par son savoir faire professionnel». Il est indiqué que l’association «percevra à titre de rémunération 10 % du salaire de base brut réalisé par le joueur au terme de son contrat de travail». Le coût de la rupture du contrat s’élève à 3 000 euros (voir ci-dessous).

Troisième page du «contrat exclusif de représentation» signé entre les joueurs et l’association des ATDF. Document flouté par France 24.

Une «fiche d’engagement» stipule que les 800 euros à verser servent à financer l’hébergement, les repas, les transports, l’assurance maladie et les équipements sportifs, sans davantage de précisions.

Les joueurs ivoiriens ont également reçu une lettre des ATDF, les invitant à «participer à un stage de perfectionnement de football et de transfert auprès [de l’école Al-Mostakbal de football] dont [les ATDF sont] partenaires», à partir du 9 octobre 2014 (voir ci-dessous), ainsi qu’une lettre du président de l’école marocaine les invitant «à rejoindre l’équipe scolaire dans la saison 2014-2015″, sans date précisée.

Lettre d’invitation reçue par les jeunes Ivoiriens de la part de l’association des ATDF et de l’école Al-Mostakbal de football. Document flouté par France 24.

«On s’est retrouvés à treize dans un appartement, alors qu’on pensait être logés à l’internat»

Tous les jeunes footballeurs ivoiriens sont arrivés à Casablanca entre octobre 2014 et janvier 2015. Élie raconte son arrivée sur place.

Le président de l’école Al-Mostakbal de football est venu me chercher à l’aéroport. Il m’a emmené dans un appartement de 20 mètres carrés environ, où il y avait déjà plusieurs joueurs, en me disant qu’on serait logés ailleurs ensuite. [Selon les témoignages récoltés par France 24, les 13 jeunes ont tous été hébergés dans le même appartement durant plusieurs mois à Médiouna, une ville limitrophe de Casablanca, NDLR.] Ça m’a donné froid dans le dos, car on m’avait dit qu’il y avait un internat.

Appartement dans lequel ont été logés les jeunes joueurs ivoiriens à Casablanca. Photo transmise par l’un d’entre eux.

«Les entraînements ont cessé après le mois de février»

Marc Football

Outre l’hébergement, les jeunes sont rapidement déçus par les entraînements de l’école Al-Mostakbal de football, qualifiés de «mises en scène» par l’un des joueurs. Marc témoigne :

Il n’y avait pas de formation à proprement parler, mais seulement quelques entraînements sur un terrain avec du gravier, avec des joueurs marocains. Un seul homme – un ami marocain du président de l’école Al-Mostakbal – organisait vaguement les séances deux à trois fois par semaine. Les entraînements ont duré moins de deux mois, jusqu’à février. Ensuite, on a continué à essayer de s’entraîner entre nous, comme on pouvait… Par ailleurs, on n’est jamais allé à l’école au Maroc, alors qu’on était censé étudier.

Les jeunes footballeurs ivoiriens à Casablanca. Image transmise par l’un d’eux et floutée par France 24.

Les jeunes footballeurs ivoiriens à l’école Al-Mostakbal de football de Casablanca. Image transmise par l’un d’eux et floutée par France 24.

«On a dû payer 200 euros pour avoir une carte de séjour, qu’on n’a jamais obtenue»

Au fil des mois, les problèmes n’ont cessé de s’accumuler, comme l’explique Élie.

La nourriture a été prise en charge jusqu’à février-mars, mais elle n’était pas bonne et en quantité insuffisante. On est tombés malades à plusieurs reprises, donc on a dû aller à la pharmacie pour se soigner. Durant la même période, on a même dû passer une nuit dehors : on avait été virés de notre appartement parce que le loyer n’avait pas été payé par le président de l’école Al-Mostakbal de football.

Selon les jeunes, la nourriture qui leur était fournie au début de leur séjour à Casablanca était «insuffisante». Image transmise par l’un d’eux et floutée par France 24.

L’un des repas destinés aux jeunes. Photo transmise par l’un d’entre eux

CASA APPART riz1

Vers le mois de mars, le président des ATDF s’est déplacé de France, pour venir nous voir – enfin ! Il a promis d’envoyer de l’argent pour louer un second appartement [une promesse tenue, NDLR]. Il a assuré qu’on allait effectuer le voyage en Europe début avril, mais ça ne s’est jamais fait.

«On vient d’être expulsés à nouveau de notre appartement»

Par ailleurs, le président de l’école Al-Mostakbal nous a demandé de lui donner 200 euros pour qu’on obtienne une carte de séjour. [Les frais de dossier s’élèvent pourtant à 100 dirhams, soit 9,23 euros, NDLR.] Mais on ne l’a jamais eue. Du coup, on est allé voir la police à plusieurs reprises en juillet, mais elle n’a rien voulu entendre. On est même resté derrière les barreaux durant plusieurs heures, le 13 juillet, au commissariat de Maârif, un arrondissement de Casablanca. On nous a menacés de nous expulser du Maroc. [Les jeunes sont entrés sur le territoire avec un visa de trois mois. Ils sont donc désormais dans l’illégalité, NDLR.] Le problème a finalement été réglé à l’amiable et on a récupéré notre argent, mais ça a été compliqué…

Actuellement, on a de gros problèmes de logement, car le président de l’école marocaine a cessé de payer les loyers des deux appartements depuis quatre mois. Donc on a été expulsés à nouveau. L’un de nos camarades est parti chez une connaissance à Rabat. Un autre est allé se loger ailleurs… Et nous, on est à la rue depuis ce mardi.

Contacté par France 24, le président des ATDF a indiqué qu’il avait signé un contrat de partenariat avec l’école Al-Mostakbal en octobre 2014, après avoir créé son association en 2013. En dépit de son manque d’expérience dans le milieu du football, il assure avoir monté cette structure afin de «former les jeunes et les orienter vers d’autres centres», et qu’il ne leur a «jamais promis qu’ils iraient jouer en Europe». Il reconnaît d’ailleurs n’avoir jamais envoyé de joueurs sur le vieux continent.

L’une des photos transmises par le président de l’école Al-Mostakbal de football de Casablanca au président des ATDF, selon ce dernier, qui assure avoir été induit en erreur par l’envoi de ce type d’images.

Il assure avoir été escroqué par le président de l’école marocaine. «Il m’a présenté la structure à distance, en me montrant de fausses photos. Ça avait l’air sérieux, donc on a signé le contrat. Je me suis fait avoir car j’étais en France. En fait, il n’y a rien là-bas ! Par ailleurs, je lui ai envoyé de l’argent tous les mois pour qu’il paie la nourriture des jeunes, mais il en a gardé une grande partie pour lui», raconte-t-il. Selon lui, l’hébergement des footballeurs devait en revanche être payé par le Marocain. Le contrat signé entre les deux parties, d’une «durée de 12 mois», ne précise pourtant pas les aspects devant être pris en charge par chacun (voir ci-dessous).

Le contrat établi entre le président des ATDF et le président de l’école Al-Mostakbal de football. Document flouté par France 24.

France 24 a également contacté le président de l’école Al-Mostakbal de football. Ce dernier indique avoir seulement reçu 5000 dirhams par mois (soit 462 euros) depuis l’an dernier, pour «payer à la fois l’appartement et la nourriture des jeunes» – une somme insuffisante selon lui. Il affirme avoir d’ailleurs réclamé 200 euros aux jeunes pour payer le loyer, et a assuré pouvoir fournir les papiers attestant des faibles sommes d’argent envoyées par le président des ATDF, ce qu’il n’a toutefois pas fait.

Alors que la situation semble s’enliser pour les jeunes joueurs ivoiriens, certains gardent pourtant l’espoir d’aller jouer un jour en Europe. «On a abandonné nos études pour ce projet, donc on espère trouver des détecteurs ou être aidés par une ONG, qui pourrait nous faire partir là-bas», assure Élie. «De toute façon, c’est compliqué de rentrer en Côte d’Ivoire. Ma famille a dépensé tant d’argent pour moi… Ça serait une honte pour elle si je rentrais sans rien», confie-t-il. D’autres jeunes n’ont en revanche toujours rien raconté à leurs familles, pour ne pas les inquiéter…

Selon Jean-Claude Mbvoumin, président de «Foot Solidaire» – une association française créée en 2000 afin d’aider les jeunes joueurs ayant notamment été victimes de faux agents – l’histoire de ces treize Ivoiriens est «emblématique» des arnaques existant dans le milieu du football. «Chaque semaine, cinq nouveaux jeunes entrent en contact avec nous. Mais les joueurs rencontrant des difficultés de ce type sont sûrement bien plus nombreux, car beaucoup ne se manifestent pas», raconte-t-il. «Les jeunes s’imaginent souvent qu’ils ont le niveau pour aller jouer en Europe, alors que c’est rarement le cas, et certains profitent alors de leur naïveté», conclut-il.

France 24




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